Balha
Il a traversé le désert,
entre mers de sables
et vagues de dunes,
et puis un jour,
écrasé par la chaleur ardente,
terrassé par la soif,
il voit apparaître
une ombre
dans l’humidité ambiante du matin.
Non ! ce n’est pas un mirage.
Elle lui tend la main,
lui donne aussitôt
à boire et à manger
et l’écoute en silence.
De temps à autre,
elle le regarde dans les yeux,
sonde son univers secret,
tantôt étonnée,
tantôt amusée,
tantôt attendrie,
sa main
se pose sur la sienne
lorsque, épuisé, étouffé,
il avait eu besoin
de ce langage muet
qui rapproche les êtres
dans une complicité sincère.
Elle, c’est Balha, le palmier du désert
qui a vu passer
tant de caravanes indifférentes,
tant d’hommes solitaires,
sans boussoles,
démunis, égarés,
privés d’écoute, de justice,
remplis de révolte
devant ce monde qui pavoise,
au rythme des grands mots
vidés de leur substance.
Il n’y a pas de grands mots
sans actions qui suivent.
Non ! le combat n’est pas encore fini.
Elle l’a soufflé. Il l’a compris.
Il se relève, le coeur chaud
pour reprendre la route
qu’il sait être longue,
non sans quelque regret,
trahi
par un signe maladroit de la main.
Il aurait souhaité rester,
parler encore,
sonder son mystère,
son existence au milieu de ces espaces
infinis,
mais il gardait en lui
ce regard
aux multiples facettes,
protégé par une mèche
qui lui tombait gracieusement
sur le front.
« L’absence est parfois nourrie de présence »,
se dit-il.
La mémoire vient au secours
de l’homme
et rétablit, comme par magie,
le lien, qu’un jour,
le temps, le destin,
ont créé avec l’Autre.
Oui, Saint Exupéry a raison,
« le seul luxe véritable
c’est celui des relations humaines ».
Vous est-il arrivé
une seule fois
de figer le temps
et de tenter de joindre l’universel ?
Dans cet immobilisme virtuel
de l’instant,
penser pourquoi sommes-nous là
et non pas ailleurs,
pourquoi ces êtres
maintenant, dans ce lieu ?
Quelles peuvent être leurs pensées… ?
Dans ce moment de suspension générale
où le silence semble
envelopper la planète,
j’entendis comme l’écho d’une voix,
une réplique, parvenir jusqu’à moi,
dans le roulement du vent
et les dunes en mouvement :
« Peu importe qu’elle fût éloignée ou proche,
il suffisait qu’elle existât
pour remplir ma nuit
de sa présence ».
L’homme, d’abord surpris
par cette voix soudaine,
comprit ce message
qui demeura un instant encore
suspendu dans l'air chaud,
autour de lui.
Sur les planches de ce grand théâtre
qu’est la vie,
que de fois
avons-nous remis en scène
des moments chers et précieux,
malgré les distances
qui nous en isolent.
Et, dans la mémoire retrouvée,
nos acteurs, complices,
resurgissent au-devant des coulisses
avec une vague nostalgie,
et redonnent miraculeusement
un sens, chaque fois renouvelé,
à notre existence,
parce qu’on sait qu’ils sont là,
un sens qui nous permet
de reprendre, soulagés, la route.
Et, l’homme se leva
et reprit la route
qu’il savait encore longue.

Extrait de “Catine”.
[…]
J’aimais cet univers insolite, étrange,
d’un autre âge
où rien ne bougeait,
où tout semblait être témoin de l’Histoire.
Il s’en dégageait une odeur particulière
de lavande, de propre, d'épices peut-être,
un je ne sais quoi de singulier, de dépaysant.
Je me plaisais à écouter attentivement
monsieur Carminati
qui racontait ses tribulations,
la prison en Turquie, la fuite,
son séjour au Liban,
ses débuts aux chemins de fer à la Marine
localité toute proche de Tripoli.
Il ressuscitait, pour moi, des êtres morts,
un temps révolu,
le charme des années après guerre,
il évoquait des noms qui me semblaient tous
grands ou importants,
des actes héroïques et d’autres hélas
misérables,
il citait des capitales de pays que je ne connaissais pas,
avant de faire une pause
pour aspirer une bouffée de cigarette
dans des lèvres humides,
ou siroter un café bien chaud,
ou encore prendre les nouvelles à la radio
en regardant l’heure à son poignet vieilli.
[…]

Extrait de
“Quelques instants dans le temps”.
[…]
Que me veulent-ils tous ces instants
qui m’envahissent
au hasard de ma mémoire ?
Pourquoi sont-ils là ?
Pourquoi aujourd’hui ?
Ce qu’il y a dans ces instants simples
de tous les jours
sortis de la trilogie magique
que forment
la mémoire, le souvenir et le rêve,
ce n’est pas le contenu,
ce n’est pas ce qu’ils portent en eux de matériel,
mais ce qu’ils évoquent, ce qu’ils appellent
chaque fois qu’un jalon
a été posé, quelque part, sur cette longue route
qu’est le temps.
Tantôt l’arrivée d’une saison
ou la fin d’une autre
avec tout ce qu’elles comportent
de changements ou de manifestations,
tantôt une action qui unit des hommes
et des femmes
dans un même but
et qui donne un sens à leur vie,
tantôt la joie des retrouvailles,
le rude labeur,
la beauté des émotions partagées
auprès du feu ou dans la prière,
la colère de la nature,
la solitude d’un enfant,
le froid de l’angoisse,
une sorte d’osmose permanente
entre le monde extérieur et intérieur,
des gestes interdépendants,
la grande aventure de la mer
et de l’inconnu,
la grande aventure du temps,
la nôtre et celle des autres !
Quel plus beau tableau
que l’huile d’olive vierge
versée sur du fromage blanc
et sur lequel flotte
une feuille de menthe fraîche !
[…]
